L'Empire et les barbares
Gilles Thérien
Le fait québécois est analysé ici par rapport aux systèmes de
représentation de l'Amérique et de la France: le modèle horizontal de l'appartenance au
continent et le modèle vertical hiérarchique. Étant donné que le Québec entretient un
rapport problématique avec les États-Unis, considéré comme le pays de l'étrangeté,
et un rapport de continuité et de tradition avec la France, l'auteur démontre que le
système de représentation québécois se constitue entre deux pôles inaccessibles,
tension qui est le moteur même de sa survie.
The situation of Quebec is analysed from the point of view of the
systems of representation used in America and in Francethe horizontal mode of
continental attachment versus the vertical, hierarchical model. Given that Quebec
maintains a problematic relationship with the United States, considered as a land of great
strangeness, and has a relationship of continuity and tradition with France, the author
shows that the Québécois system of representation is constitued between two unattainable
poles, producing a tension that is the motor of its very survival.
- Une partie du titre m'a été suggérée par Le Déclin de l'empire
américain (Denys Arcand, 1986). Il m'a toujours semblé d'ailleurs que ce
titre, intéressant à plusieurs égards, entretenait un rapport faible avec le film, où
il était plutôt question du Québec et de l'histoire, de l'histoire du Québec, en somme
d'une histoire de Q si l'on veut bien donner à cette lettre des sens multiples. Ce n'est
pas la raison du choix du titre qui m'intéresse mais les variantes qu'il comprend
implicitement: Le Déclin et la chute de l'empire romain (1), Le Déclin du Moyen Age (2)
et Le Déclin de l'Occident (3). Il y a dans tous
ces titres un jugement qui porte sur la perception d'une dévaluation. Cette décadence
est interne, mais elle est rendue plus présente parce qu'elle s'accompagne d'une menace.
Si l'on parle d'empire et de déclin, c'est qu'il y a toujours aux portes d'un empire
quelconque une horde de Barbares qui s'apprête à envahir le territoire, d'où la seconde
partie de mon titre. Penser l'empire, c'est aussi penser ce qui le mine, ce qui le nie,
c'est la pensée de la Barbarie. Voilà de bien grands mots pour un contexte québécois
où le discours identitaire survit de panne en panne, où la situation d'être francophone
en Amérique donne l'impression d'y être français, alors que la découverte de l'Ancien
Monde, en particulier de la France, nous donne le sentiment d'y être américain. De quel
empire faisons-nous partie au juste, ou encore sommes-nous, tour à tour, alternativement,
les barbares des deux empires? Le barbare n'est-il pas, si son étymologie se rattache au
«bara-bara» ou au «bla-bla» de sa langue informe et difficile à comprendre, celui qui
marque continuellement et publiquement son étrangeté par son accent, sa
«mécompréhension» de la vraie langue et de ses normes, celui qui se trahit par son
accent tant à New York qu'à Paris? C'est en me servant du fait québécois que je
tenterai de regarder dans les deux directions: l'axe du temps qui défile d'ouest en est
et l'axe de l'espace qui s'organise nord-sud.
- Commençons d'abord par inventorier quelques petites confusions. Pour l'Européen qui
voyage vers notre continent, il vient en Amérique. La distinction que nous maintenons
entre nous et les États-Unis ne s'applique pas. Ainsi la première édition chez Grasset
du livre de Jean Baudrillard, Amérique (1986), s'accompagne d'une photo non
identifiée en page couverture. Ce livre parle des États-Unis, de l'Ouest, des grands
espaces, des villes américaines, de la culture et la photo est celle du centre-ville de
Montréal, y compris le Q de l'édifice de l'Hydro-Québec. Erreur? Que non! Au
mieux lapsus. Yves Berger, directeur littéraire chez Grasset, avait publié en 1976 un
roman, Le Fou d'Amérique, où le principal personnage féminin s'appelle Luronne,
d'un seul trait, et que le narrateur décrit en ces termes:
Elle a répondu à mes doigts qui pressaient les siens et j'ai essuyé une nouvelle
vague de bonheur, je ne cessais silencieux de répéter, «Luronne», «Luronne»,
j'abordais enfin à ces pays d'Huronie et d'Iroquoisie dont je ne cesse de traîner la
nostalgie comme si je les avais connus, vécus, puis elle m'a dit qu'elle était de mère
américaine, de père français et qu'elle avait passé son enfance et son adolescence
entre la France et l'Amérique, Paris et New York (p. 36).
- Comme on l'aura constaté, la Huronie n'a pas su résister à la force gravitationnelle
du Sud et s'est retrouvée, ressuscitée, sur les bords de l'Hudson plutôt que sur la
baie Georgienne. Du point de vue de l'ancienne France, l'Amérique est une et même les
distinctions géopolitiques n'arrivent pas à faire véritablement la différence.
- Du côté de l'Amérique, la situation me semble aussi confuse mais dans des domaines
très particuliers, liés à la grande culture et tout spécialement aux études
supérieures. L'accent a été mis sur cette question depuis les livres à grands succès
(4) de Allan Bloom, The Closing of the American Mind,
et celui de E. D. Hirsch Jr., Cultural Literacy, qui proposent la constitution d'un
canon des grandes oeuvres qui doivent marquer une culture, que ce canon soit imposé,
comme le propose Bloom, ou qu'il soit plutôt le résultat d'un consensus, comme chez
Hirsch. Ce qui ressort le plus de ce débat, c'est la dépendance extrême des milieux
universitaires américains à l'égard de la pensée européenne, et tout
particulièrement de la pensée et de la mode intellectuelle françaises. Il faut
remarquer comment, dans le champ des études cinématographiques américaines, tout ou
presque tout le discours théorique, exception faite des travaux de Sol Worth, dépend
d'un point de vue français, essentiellement développé dans le giron de la culture
française et d'un corpus d'oeuvres qui correspondent essentiellement aux canons de cette
même culture. Le grand débat américain sur la définition d'un canon de même que le
problème de l'enseignement de la formation générale dans le cadre de la culture
universitaire américaine posent ultimement le problème sur lequel nous reviendrons,
celui de la culture du Nouveau Monde en regard de celle de l'Ancien.
- La position québécoise, coincée entre les deux, me semble reposer sur un plus grand
nombre de confusions. Le rapport que nous entretenons avec l'Amérique, comme celui que
nous entretenons avec l'Europe, est ambigu. Disons tout de suite que le rapport avec
l'Europe se traduit presque exclusivement par la relation à la France. Les liens
intellectuels avec les autres pays d'Europe semblent faibles, sinon inexistants.
L'étranger, le pays de l'étrangeté, est souvent l'Amérique, les États-Unis. Prenons
quelques exemples dans notre propre culture.
- Deux romans me semblent particulièrement représentatifs du noeud conflictuel de nos
rapports avec les USA: Volkswagen Blues (5) de
Jacques Poulin et Une histoire américaine (6) de
Jacques Godbout. Le roman de Poulin raconte l'histoire d'un écrivain, Jack Waterman, à
la recherche de son frère disparu aux USA. Cette recherche commence à Gaspé où
l'écrivain s'associe une métisse qui va l'accompagner dans toutes ses pérégrinations.
Depuis la Gaspésie, Jack et Pitsémine vont suivre symboliquement, dans leur vieux
Volkswagen, la pénétration de la France sur le continent américain, d'abord du côté
de ce qui maintenant est le Canada puis, du côté américain, en poursuivant la route de
l'Ouest. Au lieu de l'Oregon, les deux aboutiront au terme de leur voyage à San Francisco
où Jack retrouvera enfin son frère paralysé, handicapé, amnésique, pris en charge par
les Américains. Sans contact possible avec ce frère en dégénérescence physique et
mentale, il revient alors à Montréal dans un geste qui semble marquer une nouvelle
naissance, un retour aux sources. Il abandonne son frère, Pitsémine et son Volkswagen
aux USA.
- Dans le roman de Godbout, il s'agit d'un professeur québécois en communication qui
affiche dans son nom le bilinguisme de l'État canadien: Gregory Francoeur, ancien
député de l'Assemblée nationale, désillusionné de la politique, qui vient séjourner
à titre de professeur invité à Berkeley pour se remettre de toutes ses émotions,
auxquelles il faut ajouter une séparation sans divorce d'avec sa femme. La Californie
étrange lui sera néfaste, puisqu'il se retrouvera en prison, accusé d'avoir violé une
jeune Américaine et d'avoir mis le feu à un centre de recherches en physique nucléaire.
Il sera expulsé des USA.
- Ces deux exemples sont intéressants parce qu'ils mettent en scène des intellectuels,
des représentants privilégiés de la culture d'ici, un départ volontaire vers les USA,
un séjour, une déception et un retour qui, dans chaque cas, se présente comme
définitif. Autre point commun, c'est la Californie, San Francisco et sa région, qui
représente alors les États-Unis. Nous sommes loin de la Floride ou de Ogunquit.
- Le cinéma québécois offre, lui, des exemples encore plus nombreux du rapport ambigu
aux USA. C'est, on s'en doute bien, la série de films dont l'objectif manifeste est
d'examiner nos rapports avec l'Amérique et les Américains, mais c'est aussi une bonne
partie du cinéma des dernières années qui, tout en refusant d'examiner nos relations
avec nos voisins du Sud, se présentent comme des films de facture «américaine» ou qui
veulent exploiter le modèle américain.
- En revanche, on ne trouve pas de roman ou de film qui présente de façon problématique
nos relations avec la France. Ces relations sont toujours examinées sous l'angle de la
continuité et de la tradition d'un lien fort, non problématique. Il semble toujours, vu
d'ici, qu'il nous est plus naturel d'être français qu'américain.
- Si je me suis permis de faire allusion à ces divers exemples, c'est moins pour attirer
l'attention sur eux que pour mettre en évidence ce qui me semble une contradiction bien
de chez nous: pour certains, les USA représentent culturellement un système de valeurs
que l'on peut examiner et juger de l'extérieur, et pour d'autres, parfois les mêmes, la
France demeure la mère patrie culturelle dont on se sent exilés, comme si on faisait
encore partie de sa culture. Or, cette tension entre les deux axes, entre les deux
continents, apparaît comme une tension entre deux types de cultures bien différents que
nous allons maintenant tenter de décrire.
- Il est important de définir, si possible, ce qu'il faut entendre par culture et plus
spécifiquement ce qu'un sémiologue peut entendre par culture. Prenons un exemple. Au
moment où l'Université du Québec à Montréal déposait auprès de la ville de
Montréal des plans d'aménagement de ses pavillons des sciences qui seront situés non
loin de la Place des arts, la ville de Montréal a exigé que l'université se dote, en
même temps, d'équipements culturels. Il faut donc comprendre que, pour certains, les
sciences ne font pas partie de la culture mais qu'un musée, une bibliothèque seraient,
eux, des représentants valables de la culture. C'est la conception élitiste et surannée
de la notion de culture où le culturel s'identifie à l'objet d'art et aux activités
esthétiques. Les sociologues ont fourni une notion plus vaste de la culture, très proche
de ce qui connote l'identité d'une société ou d'un peuple, et on parle volontiers de
«culture du monde industriel» ou de «sous-culture urbaine». Les anthropologues, eux,
ont développé des modèles qui permettent de distinguer les cultures dites primitives
des cultures dites civilisées sans toujours échapper au danger de hiérarchiser les
deux, de distinguer les points de vue à partir du même centre d'observation. La position
du sémiologue est un peu différente. Ce ne sont pas les objets et les comportements qui
l'intéressent mais bien les systèmes de signes qui maintiennent leur valeur symbolique.
Ainsi, c'est moins le club de hockey canadien, son organisation ou le sport lui-même qui
nous intéresse mais la façon dont on en parle, la sainte-flanelle, par exemple, qui
annonce à la fois la religion et le patriotisme. La description que le sémiologue peut
faire des divers systèmes de signes tend à préciser des régulations non pas de la
culture elle-même, mais de la représentation qu'elle se donne, de sa mise en scène.
Aussi, ce qui nous intéresse ici, c'est de savoir comment on peut penser, à l'intérieur
de l'Occident, la culture du Nouveau Monde par rapport à l'Ancien. S'agit-il simplement
d'un transfert de culture d'un continent à l'autre, ou encore de la mise en place d'une
culture nouvelle qui serait difficilement comparable à la culture d'origine? Quel rapport
la culture entretient-elle avec l'identité? Les cultures s'opposent-elles comme l'empire
et les barbares ou sont-elles complémentaires?
- On pense généralement que la culture européenne est à l'origine de la culture
américaine, que les deux sont en situation de continuité. Voilà bien une idée reçue.
Personne n'en doute
sauf ceux qui se méfient des origines. En effet, comment
peut-on justifier tant du côté européen que du côté américain l'existence d'une
telle origine et de son rôle dans la création de la culture du Nouveau Monde? D'abord
dans le Nouveau Monde, et cela est particulièrement vrai pour la Nouvelle-France, il
existe déjà sur le territoire une ou plusieurs cultures dont on n'a pas fini de mesurer
l'importante influence sur la société coloniale. Ensuite, la culture de la vieille
Europe ne transite pas comme par enchantement dans ces longs débuts de la colonie. Les
cultures européennes ont déjà des systèmes complexes de signes qui les représentent
et les identifient: la théologie, la royauté, l'économie; les rapports entre les
classes sont déjà structurés en imaginaires acceptés ou rejetés mais bien en place.
Les rois ne traversent pas l'océan, Rome reste à Rome et délègue ses missionnaires. La
langue même, véhicule premier de la culture, ne s'est pas transmise selon les mêmes
modalités dynamiques qui la faisaient bouger en Europe, d'où la mise en place en
Amérique de langues à la fois semblables et différentes, par l'accent dans tous les cas
et même par l'orthographe entre l'anglais et l'américain. La culture américaine, la
québécoise et l'anglaise sont des cultures nouvelles dont la création et
l'enrichissement dépendent du milieu dans lequel elles se développent.
- La culture européenne, quand elle réfléchit sur son existence, sur son histoire, n'a
pas non plus le loisir de se donner une origine. Laquelle choisir? La grecque
la
romaine
la judaïque
la celtique
la judéo-chrétienne
la
byzantine?
Tout cela n'est que fantasme de multiples origines possibles. En fait,
elle est structurée comme si elle avait une origine parce que cette origine peut servir
de principe absolu dans tous les domaines de la culture. Cette origine toujours
fantasmée, toujours repoussée, reportée plus loin, sert de principe à une
représentation de la culture organisée autour du temps, de l'histoire, de la descendance
et de la généalogie.
- La culture européenne se constitue donc en civilisation à partir d'un point absolu que
l'on peut appeler l'origine tout en reconnaissant le caractère fantasmé ou
le principe, le pivot de sa modalité de représentation, une représentation
hiérarchique, verticale dont la pyramide est la meilleure forme graphique. C'est à la
fois l'Église et la monarchie comme institutions qui deviendront le lieu même de
l'élaboration de la culture, de son maintien et de sa diffusion. Ce lieu est concentré
à la pointe de la pyramide des divers pouvoirs et la circulation de la culture se fait
verticalement de haut en bas sous forme d'enseignement, d'exemplification et de
ritualisation. C'est qu'à l'origine de cette culture, on retrouve des êtres sacrés,
Dieu et le roi, qui sont tout à la fois l'origine et le contenu de la transmission de la
culture. L'ensemble des autres institutions qui entourent et soutiennent le haut de la
pyramide assure la permanence et la défense de ce que nous conviendrons d'appeler la
civilisation. Mais comme ce pouvoir se trouve dans les mains d'hommes bien précis dont la
durée de vie est limitée, la transmission de la culture est assurée dans la continuité
des descendances
filiation du pouvoir monarchique, permanence des dogmes et de leur
interprétation, tradition des valeurs, canon. La culture est formée de contenus qui
prennent corps et qui s'inscrivent dans un système autorégulateur. La culture de
l'Ancien Monde a surtout pris corps dans le monument, forme solide, et l'architecture est
certainement son domaine privilégié de représentation: villes, cathédrales, palais,
forteresses, prisons, marchés, théâtres, musées, etc. sont devenus la représentation
de la culture en même temps que l'agent de sa transmission et de sa permanence. Or, tous
ces monuments sont autant de jalons dans l'histoire, histoire d'une dynastie, d'un
mouvement de ferveur religieuse, de richesse économique ou de jouissance du loisir. Les
rituels qui scandent la vie quotidienne au rythme des exigences du pouvoir tissent la
continuité culturelle dans laquelle tout le monde est appelé, selon son niveau, à
vivre. Plus on se rapproche de la tête et du pouvoir, plus la culture est concentrée. Au
bas de la pyramide se trouve le dernier destinataire des bienfaits de la culture et de la
civilisation, le peuple. Au cours de l'histoire, l'édifice pyramidal a été ébranlé
mais, d'une certaine façon, le système de sa représentation n'a jamais changé. Encore
aujourd'hui, la pyramide du Louvre vient nous rappeler que les antiquités égyptiennes,
l'architecture moderne, les parois de verre sont d'abord et avant tout l'expression d'un
pouvoir qui se veut transparent sans pour autant éliminer souterrains et catacombes, ou
encore qui neutralise la transparence dans les plis du reflet. Révolutions sociales et
politiques, mort du roi et mort de Dieu, le système de représentation de la culture de
l'Ancien Monde, et donc de la culture elle-même, continue de se porter on ne peut mieux.
- Cette verticalité du rapport culturel engage des notions de valeurs liées à leur
hiérarchisation. En s'élevant dans les sphères de la culture, on gagne en valeur. En
s'approchant du sommet, on fait partie de l'élite, en s'en éloignant, on entre dans le
terrain vague de la culture populaire, de celle qui est marquée par l'absence de
monuments, par l'éphémère. C'est un système dans lequel on peut améliorer sa
condition culturelle en s'approchant du pouvoir, de la tête de la pyramide, ou encore,
raffermir son pouvoir en utilisant la culture. La légitimité s'acquiert par l'ancrage
dans l'histoire et par les filiations que l'on peut tracer et qui peuvent transformer tout
individu en ascension en un centre de plus en plus puissant.
- La culture du Nouveau Monde, la culture de l'Amérique, n'a pas le même système de
représentation. Dans le transfert de l'Ancien au Nouveau Monde, les pouvoirs ont été
sérieusement ébranlés dans leur réalité quotidienne par la dispersion sur le
territoire et par la délégation nécessaire de tous les pouvoirs, que ce soient ceux de
l'Église, la catholique de Rome ou la protestante d'Angleterre, ou ceux des monarchies
française et anglaise. Dans ce qui deviendra les États-Unis d'Amérique,
l'établissement colonial s'est fait rapidement, avec des populations nombreuses, un sens
de grande autonomie et le développement accéléré de la propriété privée. En
Nouvelle-France, les liens avec la métropole sont demeurés plus marqués et le progrès
colonial a été beaucoup moins important au chapitre des populations comme à celui de la
propriété. On l'avait déjà noté (7), une des raisons
de l'affaissement rapide des sociétés amérindiennes sur tout le continent américain,
nord et sud, a été l'effet de leur dispersion sur le territoire et donc de leur
isolement les unes par rapport aux autres. La société américaine, qui va se
développer, va tâcher à la fois de couvrir le plus grand territoire possible tout en
maintenant le lien avec les territoires déjà occupés et développés. Même si les
régions demeurent parfois assez isolées pour créer des conflits comme celui de la
guerre civile, il n'en reste pas moins que l'union des États sera toujours l'horizon
idéal vers lequel se dirige l'Amérique. Le même mouvement se fera aussi au Canada à
partir de l'Acte d'union et surtout de la Confédération. On s'habitue alors à penser la
notion de peuple, de race ou de nation comme une entité spatiale qui réunit des groupes
séparés par la distance mais unis par ce qui deviendra une même culture. La diversité
des groupes fondateurs, l'éloignement des patries d'origine obligent l'Amérique à se
créer de toutes pièces une nouvelle culture coupée de racines historiques. L'histoire
n'est plus la tradition, la descendance, la généalogie mais le futur, ce qu'il adviendra
de la société, la liberté de ses choix et de ses comportements; l'histoire n'est pas
faite de descendance mais de construction de routes, de voies ferrées, de pistes
aériennes et de canaux de communication électronique.
- La représentation de la culture nord-américaine ne pourra pas être identique à celle
de l'Europe. Bien sûr, on y retrouve des monuments mais ils sont, pour la plupart,
détachés de toute fonction symbolique efficace, sauf peut-être les cimetières, en
particulier celui d'Arlington; et ils apparaissent dans un régime de représentation
mimétique, lorsqu'on veut se donner des airs de l'Ancien Monde, d'où quelques monuments
gréco-romains ou quelques cathédrales néo-gothiques perdus dans le vaste espace plat de
l'Amérique. La culture américaine est labyrinthique. Il n'y a qu'une seule porte
d'entrée au labyrinthe: l'appartenance au continent. Une fois entré, tous les chemins
deviennent possibles. La culture américaine est horizontale, elle se déploie dans les
divers espaces que la liberté de chacun a décidé d'éprouver. Les valeurs les plus
importantes de ce système sont, bien entendu, l'argent, mais celui-ci n'a pas un sens de
valeur absolue, ce n'est pas d'abord du patrimoine
puisque si on n'en a pas, on peut
en vouloir, on peut en faire et surtout on peut obtenir plein de choses en s'en passant.
La liberté des individus, de leur démarche personnelle, est aussi une valeur importante,
droit de vie ou de mort sur soi ou sur les autres, droit absolu de choisir ce que l'on
croit être son bien. La culture se présente donc comme un régime de contiguïtés à
choix multiples. On trouve n'importe quoi à côté de n'importe quoi. Cela vaut autant
pour l'architecture que pour les oeuvres d'art ou les rites. Les taudis jouxtent les
merveilles de l'architecture du Nouveau Monde, l'art classique fondé sur des canons
esthétiques précis s'accompagne volontiers de pop art, les religions traditionnelles
occupent les mêmes espaces physiques et communicationnels que les sectes et les réseaux
d'évangélistes, la grande littérature vit avec la petite.
- L'un des points les plus importants de cette culture américaine demeure paradoxalement
l'exploitation et l'abolition de l'espace et des frontières par la mise en place de
l'image, celle du cinéma d'abord, puis celle de la télévision qui viennent ajouter à
ce labyrinthe de la contiguïté. La salle obscure du cinéma ou la boîte à images chez
soi neutralise l'errance dans le labyrinthe. Nous ne sommes plus obligés de nous perdre
dans le monde, c'est lui qui vient se dissoudre devant nous. Mais cette opération n'est
possible que par la mise en place de la formidable illusion du voir, illusion
techniquement et culturellement réussie: Big Brother est américain. Il n'est pas
étonnant, à mesure que le temps passe, d'entendre en Amérique des voix qui réclament
une mise à jour de ce contrat social, de cette culture. Le modèle vertical tente
plusieurs, ne serait-ce que parce qu'il correspond à des sociétés où les pouvoirs sont
bien définis, plus concentrés et moins partagés et où, aussi, les valeurs ont un rôle
de formation universelle. Mais cela se passe au moment même où le modèle horizontal de
la culture envahit le monde entier et donne à tous les peuples un sentiment plus net
d'appartenance parce que placé sur un plan égalitaire où le partage est possible. Une
partie de l'américanisation mondiale, culture de l'image, culture populaire, culture des
libertés individuelles, est un appui à tous ceux qui, dans un modèle de culture
verticale, ont été condamnés à être les récipiendaires passifs de la culture
officielle ou encore d'en être totalement privés. Aujourd'hui, de Moscou à Paris, un
conflit entre les deux modèles de culture se développe comme il se développe en sens
inverse en Amérique. Les deux cultures ne se complètent pas, elles s'antagonisent et le
fossé entre les deux se creuse continuellement.
- Il est impossible de terminer ces trop brèves réflexions sans revenir au Québec, sans
se demander quelle est notre propre situation dans ce débat. Curieusement, il me semble
que notre situation est tout à fait à l'image de notre ambivalence «identitaire». D'un
côté, par notre attachement farouche à nous démarquer de ce qui est américain, nous
soutenons un certain nombre de positions dans le domaine vaste des attitudes culturelles
que nous empruntons directement à la culture européenne, à l'axe est-ouest qui nous
relie à ce que nous appelons encore parfois la mère patrie, volonté particulièrement
manifeste chez nombre d'intellectuels et d'artistes qui se sentent plus à l'aise à Paris
qu'à New York. Nous nous créons une histoire, nous fantasmons notre origine dans un
cadre généalogique. De l'autre côté, nous avons ceux qui s'identifient plus volontiers
à la culture américaine et qui éprouvent constamment un déphasage culturel je
dirais une asymétrie théorique avec l'Europe. L'axe nord-sud leur convient
parfaitement, du Maine à la Floride en passant par New York et San Francisco. Cette
ambivalence n'est-elle qu'un symptôme de notre maladie «identitaire» ou est-elle en
fait le moteur même de notre survie? N'est-ce pas la tension entre ces deux pôles
inaccessibles pour les hybrides que nous sommes qui nous permet, contre toute prédiction,
quatre siècles plus tard, d'être encore là, vivants, actifs, dans une sorte de
situation de mise en catastrophe entre le modèle vertical du pouvoir oppresseur et le
modèle horizontal de l'errance labyrinthique, entre la métaphore qui crée les
paradigmes et la métonymie qui engendre les déplacements et l'évolution? C'est fatigant
de vivre dans les deux modèles mais il est tout à fait encourageant de voir,
d'expérimenter l'oscillation entre les deux modèles, l'impossibilité de voir triompher
l'un contre l'autre et d'imaginer que, comme la société québécoise, le cinéma survit,
bien identifié, faute de vouloir s'en tenir à une seule identification.
Université
du Québec à Montréal
NOTES
1. Ouvrage édité de nombreuses fois. Voir Edward Gibbon, The
Decline and Fall of the Roman Empire (New York: Collier, 1966).
2. Ouvrage édité de nombreuses fois. Voir Johan Huizinga, Le
Déclin du Moyen Âge (Paris: Payot, 1967).
3. Ouvrage édité de nombreuses fois. Voir Oswald Spengler, Le
Déclin de l'Occident (Paris: Gallimard, 1948).
4. Allan Bloom, The Closing of the American Mind (New York:
Simon and Schuster, 1987) et E. D. Hirsch Jr., Cultural Literacy (Boston: Houghton
Mifflin, 1987).
5. Jacques Poulin, Volkswagen Blues (Montréal:
Québec/Amérique,1984).
6. Jacques Godbout, Une histoire américaine (Paris: Seuil,
1986).
7. Voir à ce sujet Pierre Chaunu, Les Amériques (Paris: Armand
Collin, 1976).
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