Le Droit du plus fort
Alain-N. Moffat
Analysant cinq films de l'ONF qui ont précisément pour thème
«L'Américanité», l'auteur dénote ici deux visions concurrentes de la société
québécoise et des rapports qu'elle entretient avec le temps. D'une part une vision
pessimiste de l'Histoire comme chronologie fatale entre le passé et l'avenir, d'autre
part un travail de la mémoire tout entier voué au présent et à la dissolution du
chronologique.
Through an analysis of the films in the «L'Américanité» series from
National Film Board, the author presents two conflicting views of Quebec society and its
relationship with Time. On one hand, the pessimistic view regards History as an
foreordained chronology linking the past to the future. On the other, History is seen as
the working of memory as a whole, dedicated to the present and to the dissolution of
chronology.
«L'Amérique n'a pas compris le montage, l'Amérique reste narrative.»
(Sergeï Eisenstein), Mémoires.
«(...) je suppose que dans toute société la production du discours est à la fois
contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de
procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maîtriser
l'événement aléatoire, d'en esquiver la lourde, la redoutable matérialité.»
(Michel Foucault), L'Ordre du discours.
- À l'heure du libre-échange, de la culture d'entreprise et de la mondialisation
des marchés, l'Office national du film produit une série de films qui a pour thème
l'impact de l'Amérique sur l'identité nationale. On décide de lui donner le
titre «L'Américanité». Le mot est intéressant. Le mot est significatif. D'une part,
en choisissant de parler d'«américanité» plutôt que d'idéologie américaine,
on cherche à assigner à l'Amérique tous les traits et toutes les valeurs d'une culture;
d'autre part, c'est précisément en limitant cette série à la seule «société
distincte» et à ses représentants au sein de l'Office que l'on peut donner à
l'Amérique toute sa dimension culturelle. Il faut donc reconnaître que cette entreprise
nous renseigne beaucoup plus sur ce que nous sommes, sur notre «québécitude», que sur
l'Amérique elle-même.
- Nous savons pourtant que la lutte contre le libre-échange, qui est une lutte
fondamentale contre la réification des hommes et des femmes et pour la survie des
différences, pour la culture donc, n'est pas venue du Québec et qu'elle ne viendra pas
du Québec. À défaut de s'identifier à la fédération canadienne, notre empathie
américaine pourrait bien dépasser notre volonté d'indépendance et le pays réel
que nous avions souhaité pourrait bien être remplacé par celui, nihiliste et fatal, du grand
vide américain.
- Octavio Paz définit bien l'Amérique par cette formule: «L'utopie américaine est un
mélange de trois rêves: celui de l'ascète, celui du marchand et celui de l'explorateur.
Trois individualistes» (Paz, p. 49-50). Nous avons déjà
connu l'explorateur: au XIXe siècle, il a échoué lamentablement sur les rives de la
fédération canadienne. Il nous restait à connaître le repli sur soi de l'ascète et le
triomphe des intérêts particuliers du marchand. Maintenant que le discours économique
emprunte les apparences de la démocratie, qu'il fait tomber les murs et entraîne tout le
monde dans les centres d'achat, que la culture marchande engouffre toutes les aspirations
populaires, que les peuples et les individus compétitionnent avec les marchandises, à
quoi pourrait bien ressembler la culture d'une société dite distincte?
- Et si dans ce monde une culture uniforme et sans histoire, une culture du même
et de la série prenait le pas sur l'affirmation des différences, que resterait-il du
désir ? Viviane Forrester n'écrit-elle pas déjà:
(...)l'horreur économique évoquée par Rimbaud sous-tend chaque parcelle du
temps, de l'espace, inaugure les systèmes, accapare la langue, camoufle les langages, se
donne pour phénomène naturel antérieur à tous les temps. Se fond avec la religion,
s'infiltre dans l'environnement, codifie la morale. Crée des catégories (Forrester, p. 15).
- Si la culture est inséparable de l'histoire du présent, de l'histoire qui se fait, en
abordant le thème de l'«américanité» et la série de l'ONF, il nous faut reconnaître
comme le fait si justement Octavio Paz que les États-Unis d'Amérique sont
un pays fondé avant tout contre l'Europe, contre la culture et contre l'histoire. Sans
cesse enivrée par la tyrannie du nouveau, de l'excellence et du futur, l'Amérique trouve
son point d'appui dans l'idée d'un progrès démesuré où «le bien commun ne réside
pas dans une finalité collective ou métahistorique, mais dans la coexistence harmonieuse
des fins individuelles» (Paz, p. 42). D'où cette idée
de recherche du bonheur qui est inscrite dans la Déclaration d'indépendance
américaine et qui constitue le thème à partir duquel se construit le film de Micheline
Lanctôt, La Poursuite du bonheur (1987). Il n'est pas sans intérêt par ailleurs
de noter que cette idée plutôt abstraite, parce que détachée du présent, fut inscrite
à la toute dernière minute dans la Déclaration d'indépendance, en remplacement de
celle, beaucoup plus révélatrice, du droit à la propriété privée.
- Le portrait de la société de consommation tracé par Micheline Lanctôt est sans
pitié. La quête du bonheur se transforme en quête des signes de l'aliénation des
masses à la société de consommation. Mais la forme du film est désordonnée: les
exemples de l'aliénation se multiplient sans subtilités et sans jamais en souligner la
cause. Des stratégies de mise en marché au mode de production et de consommation du
poulet, en passant par l'«insipide» André Moreau, la ville de Laval et son idéologie
familiale, tout est tellement gros qu'à la fin, lorsque la réalisatrice désigne le
«système» comme grand responsable, celui-ci demeure toujours aussi abstrait, comme une
espèce de fatalité flottant au-dessus de nos têtes. C'est qu'ici, semble-t-il, on
hésite à dire que ce système est capitaliste, qu'il est basé sur l'exploitation
des ressources humaines et naturelles, sur l'appropriation par une minorité de la
majorité des richesses et que ce processus en s'accélérant aliène de plus en plus les
individus et polarise de plus en plus les classes sociales. Il n'est pas sans intérêt
d'ailleurs de noter que la plupart des intervenants du film appartiennent aux classes
moyennes qui sont, dans l'optique du néo-libéralisme, vouées à l'extinction. On
pourrait dire à propos du film de Lanctôt qu'il représente bien leur chant du cygne et
citer à leur sujet les mots de Viviane Forrester:
Masse des utilisés, si vite inutiles et qui, chômeurs, se conçoivent superflus, car
l'imposture veut que soit valorisé ce qui fait vivre et non la vie vécue
la vie qui les habite, et leurs corps vivants manifestant cette vie. Seul vaut ce qu'on
paie. On paie l'aliénation. La vie qu'on vous prend. Pas cher. (...) Agitation bénie.
Être reconnu, rémunéré (bien ou mal, peu importe), l'essentiel c'est d'être
supprimé, comme son prochain, avec lui, près de lui. La foule, chacun des éléments de
cette foule, joue le rôle qui lui est assigné: celui de ne pas investir le sien. Vaste
conjuration, généreuse entreprise. Annulez-vous les uns les autres. Protégez-nous de
nous. De notre différence. Supprimez le présent (Forrester,
p. 20).
- Le film présente un système fatal et non le système réel. S'il témoigne de
certains des effets aliénants du système sur les individus, c'est pour ne pas nommer ce
système et rester au plan anecdotique, narratif. Pour tirer toutes les conséquences du
système tel qu'il existe, il faut encore une fois se replonger dans le réel. C'est l'un
des avatars de notre époque et de notre société que de ne plus pouvoir nommer le
capitalisme réel comme le grand coupable. On préfère ici se complaire dans le
discours du désenchantement nationaliste qui est indissociable d'une génération gâtée
et vieillissante; une génération dont les acquis économiques sont mis en péril par la
crise. Une génération qui craint par-dessus tout de «disparaître», à l'heure où ses
propres enfants et les grands-parents de ses enfants cherchent à survivre moralement et
physiquement à travers l'implacable rigueur des lois économiques. Deux films de la
série me semblent témoigner plus spécifiquement de ce désenchantement et du chantage
démographique qui lui est concomitant: Le Voyage au bout de la route ou La
Ballade du pays qui attend (1987) de Jean-Daniel Lafond et Voyage en Amérique avec
un cheval emprunté (1987) de Jean Chabot.
- Se situant d'emblée dans la quête du Saint-Graal nationaliste, il est significatif que
ces deux films adoptent en quelque sorte la forme du «travelogue». Leur différence
essentielle réside dans la direction choisie pour atteindre le même but. Le film de
Lafond constitue un voyage vers l'intérieur, vers l'arrière-pays, vers le Nord. Un nord
mythique puisque l'idée dominante du film réside dans le pays imaginaire, celui des
chansonniers. Partant de l'idée vraie mais lassante dans sa répétition (voire
complaisante) du «rêve québécois qui est passé par la chanson», on a encore une fois
droit à l'inflation verbale sur Félix Leclerc et à la focalisation sur le Français de
service, Jacques Douai sorte de caution culturelle ambulante. Le film débute à
Paris, atterrit à Mirabel, passe par la banlieue, séjourne à Québec et nous entraîne
sur la Côte-Nord jusqu'au bout du système routier pavé. La ville de Montréal est
esquivée. Elle n'existe plus. Il faut dire que Montréal ne concorde pas avec la vision
nostalgique d'une société tricotée serrée que le film pose comme antithèse à
la réalité québécoise actuelle où les maillons traditionnels se défont. D'ailleurs,
le regard du réalisateur, relayé par Jacques Douai, manifeste cette incompréhension
profonde des enjeux du Québec contemporain. Il est significatif que Lafond confie à un
Français le rôle de l'étranger qui découvre le pays; ainsi le regard de l'autre
n'est-il pas trop loin du même. L'aurait-il confié à un citoyen ou une citoyenne
des dizaines de minorités culturelles du Québec? Peut-être aurait-il ainsi découvert
de nouvelles manières de circuler sur la terre et donc d'envisager ce territoire,
peut-être aurait-on une idée moins sombre de l'avenir. Car le film participe de cette
nostalgie de certains intellectuels québécois où l'unanimisme d'un passé radieux ne
sait pas comment envisager le présent, pas plus qu'il ne saurait anticiper l'avenir.
C'est ce refus d'investir le présent et la réalité du présent qui est à l'origine du
grand silence des formes du passé où ils se complaisent. C'est un silence fatal au
moment où il faudrait la mort du silence. Car, comme l'écrit encore Forrester: «(...)
c'est peut-être là, (....) qu'on retrouve l'Histoire (...); non pas dans le silence de
la mort, mais dans la mort du silence d'où déferleraient les langages, les clameurs
nombreuses, tout ce que la langue, l'Histoire ont fait taire; langages de notre histoire,
de nos histoires, de ce que nous pourrions être» (Forrester, p. 34-35)
- Dans Voyage en Amérique avec un cheval emprunté, l'enfant à naître est
l'occasion pour Jean Chabot d'un retour «quelque part, du côté du souffle originel et
de la vérité profonde des choses». Cette volonté de retour aux origines et la forme
testamentaire que prend ici le voyage, trouvent leur raison d'être dans le
désenchantement total de l'auteur et de l'«insidieuse menace» de la disparition de la
race. L'auteur pose d'ailleurs la question en ces termes: «Que reste-t-il de cette race
audacieuse dans le bel aujourd'hui?» Polarisé entre «la mort du père» et «la vie qui
fait signe», Voyage en Amérique cherche à projeter l'individu à la grandeur du
continent. C'est le scénario américain par excellence qui repose sur l'ethnocentrisme et
l'idéologie qui lui est concomitante, où «le domaine public se soumet au privé» (Paz, p. 58). L'attention qu'accorde Chabot aux peuples
aborigènes n'existe que pour prendre la mesure de la disparition de sa propre race: «des
civilisations disparaissent par manque apparent de complexité.» Dans cette quête du
sens où l'autobiographique donne la mesure au scénario de la catastrophe, il n'y a pas
de demi-mesure dans l'appropriation des signes du fatal. Reposant sur une bande-son
totalisante où la voix off de Gilles Renaud exerce une pression telle qu'elle fait
sourdre des images de l'Amérique, un Québec sans l'autre, le film de Chabot, en
se confinant dans les paramètres du «retour à l'origine» et de «l'innocence» de
l'enfant à naître, ignore l'histoire pour se confiner au jugement d'ordre moral. Il
n'est pas étonnant alors qu'on puisse entendre en sourdine l'introduction des valeurs de
l'idéologie américaine dans la pensée de certains intellectuels québécois, dans la
mesure où, comme l'explique Octavio Paz, les intellectuels nord-américains «ont
remplacé la vision historique par le jugement d'ordre moral» (Paz, p.61). Et c'est pourquoi cette quête de l'autre ou
plutôt chez l'autre, ressemble étonnamment au même, dans la mesure où elle
participe de ce que j'ai appelé la vision unanimiste du passé québécois, et qu'en
débordant sur le présent pour tenter de l'expliquer, celle-ci participe de ce
puritanisme provincial qui a toujours été la source de l'isolationnisme américain et de
sa ségrégation intérieure.
- Et si cette peur bien réelle engendrée par la mondialisation des marchés et de la
culture mondialisation qui n'est pas plus américaine qu'elle n'est japonaise ou
européenne, qui est celle des banques et des multinationales mais qui s'exprime
ici par la peur du géant américain, qui est un géant au pied d'argile, dissimulait mal
la véritable peur québécoise qui est celle de l'autre, du différent? Et si
derrière le discours nostalgico-nationaliste se profilait, par-delà son incapacité à
appréhender le présent, le complexe de la fermeture et de l'isolationnisme? L'idéologie
américaine ne nous aurait-elle pas gagnés de manière beaucoup plus perverse qu'on ne le
croyait jusqu'à présent? D'où peut-être le discours démagogique sur le «retour du
père» avec lequel certains intellectuels d'ici font leurs gorges chaudes; cette
tentative pour contrer le soi-disant vide qui nous menace, pour le remplir de loi et de
coercition et, comme l'écrit Forrester, «pour préférer le refuge offert par les
systèmes coercitifs, qui donnent du plein, de l'objet, de la chose à désirer, à
défaut de désir» (Forrester, p. 24), alors que
nous devrions plutôt «admettre qu'il n'y a pas de père vers qui faire retour. Admettre
que nous ne sommes pas l'expression d'un désir. Qu'il n'y a, à la limite aucun désir.
Ou encore aucun objet au désir sans fin qu'il y ait du désir» (Forrester, p. 23-24).
- Si Le Voyage au bout de la route et Voyage en Amérique avec un cheval
emprunté constituent en quelque sorte des quêtes pour retrouver «le même», Alias
Will James (1988) de Jacques Godbout et Le Grand Jack (1988) d'Herménégilde
Chiasson présentent plutôt des personnages en quête de «l'autre». En fait, les deux
derniers films de la série instaurent une perspective plus nuancée de
l'«américanité», parce qu'ici l'enjeu de l'identité n'en est plus un d'analogie mais
de différence. Dans le cas de Will James/Ernest Dufault, il repose sur la structure
mythique du cow-boy et «des Québécois qui vivent tout naturellement au niveau du
mythe.» D'où l'importance que revêt pour Will James le grand vide américain: c'est là
qu'il peut, à l'image de la page blanche pour l'écrivain, inventer sa propre vie plutôt
que de subir son existence. Parce que les événements font de lui un hors-la-loi, il
quitte l'espace exigu où se déterminent, dans la contrainte, toutes les existences.
Échappant en quelque sorte au discours du père, il peut dès lors entrer dans l'espace
de la création. Mais il n'y échappe jamais totalement puisque le même, les
origines, viendront constamment le hanter. De même Kerouac fuyant la ville parce que
«les intellectuels des villes ne sont que des insensés tolérables qui ne savent
vraiment pas comment continuer à vivre», cherchant «la grande chose pour laquelle on
est sensé vivre; la grande foi», trouvant «dans la nature extatique des Noirs
d'Amérique» et dans l'immobilité contemplative orientale les alternatives au grand
silence mortifère dont l'Amérique est tout entière imprégnée. Ce jeu entre l'errance
et l'immobilité, cette découverte de la liberté où il n'y a «pas de réponse tout
juste un écho» (Forrester, p. 24), ce refus de
toutes les formes de coercition, bref le mobile d'Ernest Dufault et de Jack Kerouac
ne pouvait appartenir qu'à l'Amérique francophone et ils ne pouvait s'exprimer que par
l'écriture. D'une part parce que leurs origines sont entièrement marquées par la différence,
elle-même fondatrice de culture, et d'autre part parce que l'écriture est le lieu de la
marginalité, de la différence, le lieu ultime où l'on peut «oublier l'oubli, afin de
retrouver la mémoire et d'acquérir celle du présent, que censure l'Histoire» (Forrester, p. 26).
- Au sein des films de la série «L'Américanité», je vois donc se développer une
dispute entre la vision pessimiste et fatale du présent, conséquence de ce travail du
deuil en conformité avec le discours du père, ce roman familial où «l'Histoire devient
un récit truqué qui rafle le passé, sature l'avenir, refoule l'immédiat, qui ne relate
pas le passé, mais l'altère, le châtre» et où «la fraude devient le synopsis de nos
vies» (Forrester, p. 24-25), et le point de vue
représenté par Will James et Jack Kerouac d'un travail du présent, voué à «la
mémoire du présent. D'un présent qui survit à la mort, toute chronologie dissoute» (Forrester, p. 25). Travail du texte, travail de la
différence qui peut témoigner de ce que la québécitude a à gagner de la pluralité.
Ainsi pourrons-nous contrer le discours alarmiste du nata-fatalisme déterminé par
la mort, la continuité, le narratif. «L'Amérique n'a pas compris le montage,
l'Amérique reste narrative», écrivait Eisenstein; si notre différence n'est plus ce
qui fonde notre rapport au présent, nous ne saurons pas distinguer les instances
discursives de l'histoire; aveuglés par le même, nous ne saurons pas «dévisager
l'imprévisible» et accueillir le différent.
Université de Montréal
OUVRAGES CITES
Eisenstein, Sergeï M. Mémoires. Paris: Julliard,
1989.
Forrester, Viviane. La Violence du calme. Paris:
Éditions du Seuil, 1980.
Foucault, Michel. L'Ordre du discours. Paris: Gallimard,
1971.
Paz, Octavio. Une planète et quatre ou cinq mondes. Paris:
Gallimard, 1985.
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